?>
Publicités

Myopie stratégique ou stratégie durable: La prospective et l’interdisciplinarité pour (re)penser le territoire

Myopie stratégique ou stratégie durable

La prospective et l’interdisciplinarité pour (re)penser le territoire

par Patrick Moisan

oeuvre / Mériol Lehmann

L’urgence, toujours l’urgence! Face à cette dure réalité de la dictature de l’urgence à tout prix, nous ne sommes plus en mesure de redonner la parole à la société au profit de la gestion de l’immédiat faisant du projet du politique la seule vision de l’avenir.

Sommes-nous réellement aux portes d’une crise monumentale et globale dans tous les domaines? Que se passera-t-il demain en termes d’éducation, de santé, d’environnement, d’économie ou encore d’occupation du territoire? Nul ne le sait. L’avenir est en apparence de plus en plus incertain. Mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi? Les futurs possibles qui se présentent à nous sont finalement de vagues horizons temporels que nous devons sans cesse réviser. Par contre, l’ensemble des données scientifiques qui analysent de manière concrète les répercussions à court, moyen et long termes des impacts de la connerie humaine nous obligent à devoir de plus en plus réfléchir les futurs proches, question d’éviter d’aller tout droit dans le mur. De cette réflexion naît la nécessité de comprendre et de pratiquer la prospective. Comme l’exprimait le spécialiste Pierre Chapuy à ce sujet, la prospective sert à « explorer des futurs possibles pour identifier les enjeux de demain et ainsi éclairer les décisions d’aujourd’hui ».

À titre d’exemple, depuis quelques années nous parlons de déploiement d’infrastructures numériques, d’acquisition d’équipements de pointes, d’un virage numérique essentiel au développement dans nos domaines respectifs mais, comme le répétait mon collègue, à force de tourner nous reviendront au point de départ, c’est pas un virage mais un « u-turn ». J’ai l’impression que nous sommes pris dans les mêmes conventions conservatrices du début du siècle dernier, toutes décisions qui nous entourent nous ramenant à la même échelle de processus décisionnel, et la réflexion sur les possibles n’est qu’une parole éphémère aux quatre ans. Équiper le Québec à la fine pointe de la technologie, offrir aux organismes culturels et communautaires des possibilités d’acquérir ou de développer toutes sortes d’outils, infrastructures et autres, afin de leur permettre de suivre la vague mondiale; mais tout ça au détriment du comment et du pourquoi. Dans quelle mesure ces organisations pourront-elles maximiser, pérenniser ou même faire fonctionner ces nouveaux outillages sans avoir l’expertise pour cela? Les investissements massifs ne sont pas à eux seuls la réponse à

nos besoins. Une bonne prospective sur le thème du développement technologique ou de l’aire numérique nous permettrait de mieux penser nos placements et l’expertise qu’il nous faut. Je ne crois pas qu’à l’heure actuelle le Québec soit prêt pour l’implantation d’une ville numérique, ou même d’une région numérique, et ce n’est pas en percevant l’avenir en vase clos et discipline par discipline que nous y arriverons.

À quand une prospective territoriale faisant appel au modèle du développement durable et de l’interdisciplinarité des expertises et des savoir-faire? Prenons en exemple le développement du Nord québécois, ou encore des actions canadiennes dans l’Arctique pour assurer une présence humaine sur cet immense territoire et en extraire les ressources. Nous n’avons absolument rien retenu de nos erreurs du siècle précédent lors de la colonisation des régions comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Financement et avantages fiscaux pour le développement d’une mono-industrie, migration massive de populations vers des territoires vierges et apparition de villes champignons autour de l’entreprise privée. Aucune réflexion sur l’urbanisation de ces secteurs, désengagement des politiques, croissance économique, urbaine et populationnelle de manière anarchique pour finir avec un déménagement ou une fermeture de l’industrie. N’ayant pas réfléchi le développement économique, et n’ayant aucun plan d’urbanisme pré-développement immobilier, de grands secteurs se dévitalisent, les commerces de services aux travailleurs ferment ayant été purement valorisés par les « spécialistes » du développement économique local, et progressivement la ville s’éteint. Ce constat est drastique mais en quoi est-il différent des pâtes et papiers du Lac-Saint-Jean ou de l’Abitibi? Dernièrement, lors de discussions sur le sujet, certains abordaient le thème de la mort possible d’une région. De la nôtre? Sommes-nous en pleine dystopie? Allez savoir!

Où est la vraie réflexion de fond sur la ville numérique? Sur l’impact positif d’une prospective architecturale et urbanistique? Le développement économique, social et politique peut-il être avantagé par une prospective inventive? Je rêve encore, de manière bien candide, de la naissance de comités interdisciplinaires réfléchissant aux enjeux de demain et aux problématiques actuelles, alimentés par l’esprit créatif et technologique des artistes, architectes, ingénieurs, urbanistes, développeurs, etc., qui auraient comme mission de nourrir et d’orienter les processus décisionnels de nos politiques. Il devient fondamental, pour les

politiciens et les développeurs, de contribuer à créer de nouveaux espaces de réflexion et de travail alternatifs afin de permettre la rétention des créatifs. Ce facteur est devenu un véritable multiplicateur de déploiement et de prospérité des territoires. L’essayiste américain et spécialiste de la prospective, Jeremy Rifkin, aborde le thème de la prospective sous l’angle de la fin du capitalisme et de la naissance des communaux collaboratifs. Il tente de répondre, par le biais d’une bonne prospective, au triple défi de la crise mondiale du capitalisme, du développement en terme de sécurité énergétique et des changements climatiques. Pour lui, ce qu’il nomme les communaux collaboratifs deviendront sous peu l’alternative :

« C’est une nouvelle économie qui se développe, où la valeur d’usage prime sur la propriété, où la durabilité supplante le consumérisme et où la coopération chasse la concurrence. Ces communaux collaboratifs sont en plein essor : l’auto-partage, le crowfunding, le couchsurfing, les producteurs contributifs d’énergie verte ou même d’objets avec les imprimantes 3D. Ils offrent un espace fait de millions d’organisations autogérées qui créent le capital social de la société. »

Dans une certaine mesure, faire de la prospective est en termes simples une manière de conserver et développer des espaces de discussions actives, des plateformes d’échanges sectoriels, collectifs et interdisciplinaires. Certains réfléchissent déjà sur des notions comme la « ville créative », l’économie numérique, l’Internet des objets et les divers écosystèmes mondiaux. Comme l’a souligné l’urbaniste et penseur de la prospective Olivier Frérot, la seule vraie question qui vaille désormais la peine d’être posée est : « C’est quoi aujourd’hui, exister la ville? Comment nos villes, nos territoires peuvent-ils redevenir des lieux d’existence? Qu’est-ce qui est primordial : les politiques sécuritaires, les stratégies économiques, les aménagements bien léchés? Ou bien l’invitation à la fluidité de la pensée, à la surprise de la rencontre, à l’ouverture à la poésie, c’est-à-dire à l’existence? »

Le développement d’une économie du savoir, de plus en plus poussé vers le développement d’une prospective numérique, et la multiplication des travailleurs indépendants solitaires et détenant de nombreuses expertises technologiques (nommés « lones eagles » par Beyers et Lindahl) contribuent grandement à l’émergence d’espaces de travail totalement nouveaux depuis le milieu des années 2000. Les « hub creatif » et les multiples espaces de coworking ont radicalement bouleversé la spatialité et le développement territorial possibles. Ces espaces sont-ils les premiers signes de l’émergence des communaux collaboratifs de Rifkin?

Une chose est sûre, nous sommes maintenant à des années lumières de la pensée philosophique développée par le philosophe français Gaston Berger au tournant des années 30, ce dernier affirmant bien simplement que l’idée même de regarder le futur contribuait à le changer

Les écosystèmes économique, social et politique mondiaux sont désormais interdépendants, ce qui nous force à développer une réflexion systémique sur notre habitat comme environnement global de l’humain. Nous le savons, la société du savoir doit répondre aux caractéristiques de toutes les collectivités dont l’activité et les référents sont fondés sur le dépassement des connaissances acquises, le développement continu de nouveaux savoirs, leur appropriation publique, leur exploitation économique et sociale et leur intégration continue dans les représentations collectives et les orientations de ces collectivités Mais plusieurs individus risquent d’en être exclus si toutes les dimensions de leur existence ne sont pas considérées et adaptées. Or dans un contexte de crise majeure, l’appui au développement d’entreprises soucieuses de satisfaire des besoins sociaux ou environnementaux dans le cadre d’un renforcement des démarches participatives et d’association large des parties prenantes constitue un véritable enjeu. Il n’en tient qu’à nous, collectivement, de tout mettre en place afin de devenir cet incubateur qui pourrait aisément, et dans une certaine logique, émerger des centres d’artistes autogérés par exemple, comme développeur et coordonnateur de ces « hub creatif » interdisciplinaires et multisectoriels.

Face aux multiples enjeux des futurs possibles, l’humain a toujours su façonner des outils afin de ne pas se retrouver désarmé devant les changements de demain. Il n’en demeure pas moins que l’univers des possibles s’articule devant nous et les artistes sont souvent au cœur du processus de réflexion. « Quant aux technologies avancées, ils sont souvent les premiers à les utiliser ou à les détourner à leurs fins, pratiquant ainsi une sorte de prospective expérimentale. »

Bio:

Patrick Moisan est diplômé en histoire et anthropologie de l’Université Laval. Cofondateur et directeur du magazine Zone Occupée arts/culture/réflexions Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il poursuit depuis 2006 une pratique liée à l’art et la mémoire. Son travail aborde le temps, l’espace et les lieux communs. De plus, il est créateur du projet QUARTIER; laboratoire de recherche et d’expérimentation où l’art, le patrimoine et la communauté sont au cœur du processus de réflexion. Son premier livre Quartier Territoire et autres lieux communs a été publié chez SAGAMIE, édition d’art. Il est récipiendaire de diverses bourses au Conseil des arts et des lettres du Québec, de la fondation Alexis Le Trotteur ainsi que du fonds d’excellence pour les arts et lettres au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il est également directeur adjoint du centre d’art actuel Bang.

 

Commenter

You must be logged in to post a comment.

Nos partenaires