?>
Publicités

LES CORPS ROMPUS

LES CORPS ROMPUS

par Christine Martel

 

 

Depuis 2007, la Rencontre internationale d’art performance Art Nomade suscite un intérêt majeur auprès des communautés du Saguenay–Lac Saint-Jean et d’ailleurs. Ce samedi 19 octobre 2013, devant un public attentif bien installé dans le majestueux espace de la Vieille Pulperie de Chicoutimi, les artistes Mathieu Bohet (France), Amaia Urra (France/Espagne), Cindy Dumais et Mathieu Tardif (Saguenay) et Lynn Charlotte Lu (Singapour) se sont succédés pour faire naître une soirée éclectique, c’est le moins qu’on puisse dire, mais dont les interventions possédent beaucoup plus de points communs qu’il n’y paraît.

Art Nomade xxs-7Art Nomade xxs-6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Art Nomade xxs-4 Art Nomade xxs-3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CORRIDA AVEC SOI-MÊME

D’entrée de jeu, en clown blanc sur fond d’écran blanc, Mathieu Bohet apostrophe l’assemblée et l’exorte de se taire, dans une sorte de défoulement verbal qui se veut menaçant. Il déconstruit un texte qui jongle avec les mots, s’écoute, récupère le sens qui s’impose à mesure qu’il verbalise. Puis, un silence imposant fait place à une projection appaisante de nuages sur l’écran. Une bande de lumière s’y installe pour grandir et devenir un quadrillé que le performeur exploite avec son corps comme s’il en faisait partie, objet vivant dans un espace virtuel. Alors l’homme marche et intégre l’œuvre qu’il a créée, s’y superpose, et passe derrière elle pour devenir une ombre chinoise qui se bat contre un animal cornu. Quand la bête semble domptée, la silhouette découpe la cloison sur laquelle bat un énorme cœur de chair, et en sort dépouillée de ses vêtements comme d’un utérus improvisé. Le transfuge se met ensuite des genouillères et un sac noir sur la tête pour devenir lui-même la bête indomptée. Aveugle, il se déplace au travers les chaises et les spectateurs pendant que sont projetées sur la cloison désormais éventrée des estrades pleines de partisans qui s’écroulent à répétition.

 

Mathieu Bohet met en scène sa propre métamorphose dans un corps à corps avec une bête qui jaillit de son être. En continuité avec ce que lui impose les divagations de son propre récit, se succèdent les étapes d’une destruction/reconstruction suite à laquelle il accouchera d’un individu différent mais désormais menaçant. La dégradation implacable du nouvel individu ira jusqu’à l’abêtissement, métaphorisé ici dans ces flots de spectateurs s’effondrant sous la vague du fanatisme sportif. Ces fous de spectacle devenant le spectacle lui-même, celui de l’abrutissement des foules et de la dégringolade des individus venus épier la mort imminente de l’animal, sorte de prolongement de l’artiste.

Mathieu_Bohet (51) Mathieu_Bohet (50) Mathieu_Bohet (38) Mathieu_Bohet (29)

 

 

 

 

 

Mathieu_Bohet (4)

 

 

 

LA SUBSTANCE DU VIVANT

Debout, le haut du corps dénudé, faisant face à un énorme bloc de glace suspendu au plafond qui s’égoutte sur le plancher de béton, les seins affublés de tire-lait qui laissent couler le précieux liquide à ses pieds, Lynn Charlotte Lu récite en anglais un texte théorique au sujet des mœurs et coutumes des mères nourricières à travers le monde. Elle poursuit pour en arriver peu à peu à l’expérience de sa mère, aborde son propre parcours de nourrice, et revient finalement à des considérations plus générales sur les vertus de l’allaitement. Après avoir achevé l’interminable récitation, livrée sur un ton plutôt impassible, elle enlève de ses seins les instruments de presque torture et quitte l’espace jonché de liquides qui se rejoignent et se confondent. Les traces qu’elle laisse sur le béton froid se révèlent alors être rouge sang.

 

Lynn Charlotte Lu, dont les propos sur les vertus du précieux lait nourricier s’opposent à l’image exacerbée de tous ces liquides corporels qui se perdent sur le sol, installe une relation de résonnance entre elle et le public. Si elle frise l’indécence en se laissant pomper les seins par la machine, provocante tout autant qu’asexuée, elle illustre pour le dénoncer le sort réservé à toutes ces mères qui donnent la vie dans des conditions souvent extrêmes de famine, de violence ou de manipulation. Ces femmes qui versent invariablement chaque mois, chaque fois qu’elles enfantent et lors de chaque guerre, leur sang, leur lait et leurs larmes dans la froideur de l’indifférence.

Lynn_Lu (11) Lynn_Lu (9) Lynn_Lu (8) Lynn_Lu (7)

 

 

 

 

 

ABSENCE(S) (à suivre)

Avec une voix toujours sur le même ton, qui provient d’outre-murs, Amaia Urra débute son récitatif en nous informant qu’elle est dehors et qu’elle va peut-être se volatiliser. S’ensuit une déclinaison en crescendo de vocables synonymes de la disparition qui devient peu à peu une chanson, toujours sur les mêmes notes, en développant le même paradigme : se casser, mettre les voiles, se défiler, se barrer, partir, se terrer, etc. Point d’interrogation dans l’assemblée qui continue d’entendre la déclinaison incessante et qui semble se demander jusqu’où l’artiste se rendra : [] divagation, égarement, fourvoiement, confusion; je pars en fumée, je me supprime, je m’enterre, je m’abandonne, je n’existe plus […] débouchent après plusieurs minutes sur des affirmations plus optimistes : je veux vivre, je veux être aimée, j’ai des pulsions…, déclarations qui continuent de l’accompagner lorsqu’elle rentre par la grande porte un micro à la main, l’air égaré. Alors elle avoue assez mièvrement : j’ai tout oublié, j’ai perdu mes papiers, je reviens tout de suite. Peut-être que je reviens tout à l’heure, peut-être que je renonce… Est-ce un subterfuge paraît se demander le public? (à suivre)

Amaia Urra (11) Amaia Urra (10) Amaia Urra (9)

 

 

 

LA PARALLÈLE DU COUPLE

Cindy Dumais et Mathieu Tardif pénètrent dans l’espace où se trouvent, entre autres choses, une brouette remplie de briques et une cloche de verre. La femme monte dans le « véhicule » que l’homme conduit pendant qu’elle trace une ligne médiane sur le sol avec de la craie blanche. Puis elle descend en emportant un sac de tissu avec elle. Cindy dessine des cercles et délimite les espaces qui la séparent des spectateurs avant d’attacher le bâton à une chaise et renverser les briques. De l’autre côté de la frontière, Mathieu, dans un va-et-vient continu, remet les briques dans la brouette puis les ressort en en faisant des tas; Cindy déroule son sac et y plonge pour en retirer des paquets enveloppés dans du velours rouge. Alors elle se pare avec ce qui se trouve dans les pochettes attachées à ses flans et revêt le grand sac robe qui lui fait comme une traîne. Il replace sans cesse les briques; elle étend patiemment des tubes en tissu rose sur le plancher, se fait belle, défait ses cheveux. Elle note quelque chose sur le sol : ALLER PORTER, et commence à marcher avec sa lourde traîne sur laquelle est déposé l’un des précieux colis. Pendant ce temps, il érige une structure avec la brique. Elle tresse ses cheveux et dépose le paquet dans un cercle tracé sur le sol; il va chercher du fil électrique. Tandis qu’il sépare les brins, elle relie les trois extensions de ses cheveux. Il saute d’un coup dans la forme qu’il a construite et disparaît instantanément pendant qu’elle ramasse, tisse, roule, enroule tout ce qui pend maintenant de sa tête. Elle marche jusqu’au paquet déposé par terre et y inscrit : TROP PROCHE, dessine un nouveau cercle et y dépose la terre qu’il contient. Alors elle frappe la matrice qu’elle trimballe encore pour la vider de son contenu de perles et va s’asseoir avec le velours au creux de ses bras. À l’autre bout la cloche de verre explose; l’homme sort de sa muraille en la détruisant. Elle coupe sa traîne, et par le fait même ses longs cheveux qui y sont entremêlés, en fait un tas et le dépose sur la chaise. Ils se rejoingnent et sortent ensemble.

 

Sempiternel sujet que celui de la cohabitation et des rapports amoureux, Cindy Dumais et Mathieu Tardif le montrent bien. Ce ballet en parallèle, exécuté dans une chorégraphie sortie de l’ordinaire, matérialise tout à tout complicité et conflit. Cette répétition de gestes, d’actions, de déplacements d’objets et de matières correspond bien à une réalité que l’on croit maîtriser mais qui souvent nous dépasse : celle qui nous renvoie tout autant à nos différences qu’à nos divergences, qui nous pousse malgré tout à sans cesse recommencer le même manège pour parvenir à cet objectif légitime : nous rencontrer un jour quelque part.

Cindy_Mathieu_2013 (96) Cindy_Mathieu_2013 (81) Cindy_Mathieu_2013 (77) Cindy_Mathieu_2013 (75) Cindy_Mathieu_2013 (3)

 

 

 

 

 

 

 

 

ABSENCE(S) (fin)

C’est à ce moment qu’Amaia nous apprend qu’elle a retrouvé ses notes. Les plus curieux se rapprochent d’elle à l’entrée de la bâtisse. Alors elle termine le texte qu’elle a initié plus tôt et fait marche arrière en se dirigeant vers la porte. Le silence s’installe dès qu’elle sort et l’on entend sa voix au loin qui s’éteint peu à peu…

 

Amaia Urra (3)

Amaia Urra, le moins qu’on puisse dire, est plutôt difficile à suivre. En accord avec sa propre logique, lancée d’emblée au début de sa performance, c’est-à-dire celle de la « disparition », elle s’efface au fil de sa déclinaison pour réapparaître dans ce qui semble une dérobade plus ou moins volontaire et déclarer qu’elle reviendra peut-être plus tard. Si l’exercice réussit à lier propos et actions, et à faire de ces incessantes hésitations un tout cohérent, il aura surtout semé le doute dans les esprits bien disposés à suivre son raisonnement et s’étonnant sans doute que ce ne soit que ça.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’art performance propose une expérience unique de partage d’un temps, d’un espace, d’une action, et ses exécutants nous en exposent de multiples versions farcies de symbolique et de digression. Mais c’est souvent en choquant, en dérangeant, en semant le doute, ou tout au plus le malaise, que les performeurs exploitent les codes de la représentation. En effet, de nos jours, pour que le message se rende, encore faut-il viser une cible de plus en plus difficile à atteindre, habitués que nous sommes à fréquenter quotidiennement des « images fortes » qui nous désensibilisent. Les surprises, les émotions, les sentiments que produit ce théâtre subversif doivent alors être de l’ordre de la transgression et du débordement s’ils veulent se rendre à destination, et les artistes de la performance sont tenus d’inclure le public dans leurs manœuvres. Ils projettent ainsi sur lui leur singulière vision du monde, leurs angoisses, leurs appréhensions et leur vécu, tout autant que leur discernement ou leur lucidité, à travers ce corps complice, ultime matériau de communication auquel nous nous identifions volontiers et qu’ils offrent en pâture à la catharsis.  Les frontières de la retenue et de la décence cèdent ici sous le poids du cynisme et de l’inconvenance et viennent une fois de plus ébranler notre confort et titiller notre conscience. Des impressions sont alors transmises, pouvant être interprétées d’une manière réflexive en fonction de nos acquis. Impressions précédées d’une provocation ayant pour but de déstabiliser les savoirs, de briser les conformismes, afin de provoquer une réflexion qui commence souvent par être défensive mais qui peut se terminer (ou non) par un acquiescement. La réflexion induite par la provocation permet alors au récepteur de construire lui-même le sens souhaité et ainsi de se l’approprier définitivement. Sans jamais oublier que si la provocation éloigne trop de l’acquis, c’est à dire de la capacité qu’a le récepteur de construire du sens avec tout cela, il y a alors risque de déconnexion et de rejet total de la dite proposition.

 

Crédits photos performances, Valérie Lavoie

Crédits photos portraits, Philippe Boily

Bio Christine Martel:

Christine Martel, qui a enseigné le français et la littérature pendant plusieurs années, se consacre à l’écriture comme chroniqueuse culturelle, pigiste en arts visuels, essayiste, nouvelliste et poète. Elle a effectué des études en arts visuels à l’Université Laval de Québec et possède une maîtrise en littérature de l’UQAC. Réviseure attitrée pour la revue Zone Occupée et les éditions d’art SAGAMIE, elle a reçu en 2010 une bourse de création du Conseil des Arts du Canada.

 

Pour en savoir plus sur les artistes:

Mathieu Bohet

http://mathieubohet.wix.com/performances

Amaia Urra

http://www.artnomadeperformance.ca/wa_files/amaia_20urra.pdf

Cindy Dumais et Mathieu Tardif

http://www.punctum-qc.com/article-cindy-dumais.html

http://zoneoccupee.com/matardif

Lynn Charlotte Lu

http://www.lynnlu.info

 

Commenter

You must be logged in to post a comment.

Nos partenaires