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LES CONVERS(AT)IONS, CES ESPACES POUR EXISTER EN ÉTENDUE – Cynthia Fecteau

LES CONVERS(AT)IONS,
CES ESPACES POUR EXISTER EN ÉTENDUE

Par Cynthia Fecteau

Les médias sociaux, les terminaux mobiles, les canaux de diffusion, ont créé autour de nous un monde enveloppé de langages qui se dérobent à nos sens. Qu’il s’agisse d’œuvres, de personnes ou d’objets, toutes ces entités dans leur matérialité disparaissent lorsqu’elles passent l’horizon des communications numériques. Présence réelle des interlocuteurs, valeur du lien établi, vitesse de l’échange : on traverse de l’autre côté de la matière, on se projette tout entier dans un espace qui n’appartient plus à celui de notre corps. Les Convers(at)ions, la plus récente exposition de Cindy Dumais présentée au Centre SAGAMIE d’Alma, nous invite à expérimenter les multiples spectres de ces ouvriers qui travaillent à la culture de l’échange[1].

Au moment où j’écris ce texte pour le onzième numéro de Zone Occupée, certaines œuvres de l’exposition ne sont pas encore terminées, leur mise en espace est encore hypothétique. J’avance à l’aveugle. Mes correspondances avec l’artiste – sa générosité à me fournir ses photographies d’atelier exhaustivement annotées, nos discussions téléphoniques et nos correspondances courriels – me permettent de saisir les airs communs de sa nouvelle production avec ses réalisations antérieures, comme cette forme d’engagement dans la matière que l’on reconnaît manifestement dans ses sculptures. Et cette posture épistolaire me permet aussi de mieux tomber dans le vif de ses aspirations actuelles : nous rendre attentifs à la matérialité de nos échanges, à nos modes de communications et aux relations qu’ils engendrent.

zoneoccupee5Depuis 2000, Dumais conserve les mémos que les gens lui laissent dans les endroits qu’elle fréquente, habite et traverse au quotidien. Conçu comme une collection d’événements, de récits individuels, de performances furtives, ce long processus de collecte de messages lui étant adressés en différé devient une véritable matière de création et de réflexion. Dans cet ensemble de notes éparses, l’artiste a choisi dix-sept donateurs – tous des artistes de sa communauté culturelle – qui lui ont offert, au fil des années, plusieurs messages.

Encollés, légèrement surélevés du niveau de la surface blanche leur servant de toile de fond, sous des boîtiers de verre qui évoquent les dispositifs de monstration des musées d’histoire naturelle, des papiers arrachés à des tablettes de dessin, des post-it et de vieilles enveloppes griffonnées côtoient des chartes de couleur réalisées par l’artiste. Pour chaque corpus de mémos encadrés, elle a peint un portrait à l’aquarelle inspiré de la photographie du profil Facebook de son auteur. Profilée telle une constellation de traces manuscrites et de réseaux de signes graphiques sur la blancheur des murs du Centre SAGAMIE, cette culture de l’échange puisée dans la diversité des expériences de Dumais nous renvoie à l’image qu’on se fait de la conversation  virtuelle : fenêtres de conversations instantanées, évoluant sans cesse, projetées dans une sorte de vide virtuel dont elles seraient en quelque sorte la texture.

Les Convers(at)ions se construit à la lumière d’une série de retours sur nos rapports avec autrui, sur leurs devenirs hétérogènes, tantôt mis en corps par le dessin, tantôt transcendés par le contenu littéral qu’ils véhiculent. L’artiste nous parle de la perte de la trace manuscrite, de la transformation de nos manières de communiquer. Transformations qui résonnent avec quelque chose qui sommeille en nous, comme un étirement du corps, un besoin de  faire à nouveau étendue avec la surface du monde.

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Paradoxalement, l’espace des communications virtuelles exige une distance. Il a besoin d’une fenêtre, d’un cadre, d’une interface pour exister. Par analogie, Dumais met l’emphase sur la matérialité des structures de maintient et de soutènement inhérentes à chacune de ses œuvres. Elle peuple l’espace d’un corpus de sculptures intitulé Constellations, sortes de rencontres fortuites entre des formes cireuses, charnelles, et des structures rectilignes autoportantes. Parmi elles, un corps hybride fait de cire et de cheveux se développe en arche. Son torse prend appui au sol, distend sa chair jusqu’à se confondre avec un socle posé plus loin. Deux visages pointent hors de cet agrégat de cire, de cheveux et de dentelle. Ces corps nous revoient l’image d’une transition entre intériorité et extériorité de l’être. Leurs zones de force, d’appui et de tension sont unies dans une intensité ambiguë semblable au corps sans organes, concept d’Antonin Artaud, réifié dans la pensée de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Le corps sans organes exprime la réalité intensive et virtuelle qui traverse les corps actuels. En ce sens, les sculptures composent de nouvelles cartographies corporelles qui résistent au principe d’organisation biologique de tout corps vivant. D’autres altérations, comme ces parties de « ciel étoilé » telles qu’énoncées par l’artiste, s’imposent par endroits sur la surface de ces corps. Il s’agit cette fois-ci d’espaces recouverts de peinture étincelante, comme si la chair donnée à voir s’effaçait pour mettre à profit un genre de plein cosmique : nouveau symbole dans sa démarche d’une étendue incorporelle peuplée de corps qui tiennent ensemble par un souffle abstrait. Et l’idée de ces corps affranchis nous permet de penser à la possibilité de se construire autrement que par adhésion à un seul territoire physique et idéel, à une seule démarche de pensée et de création.

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Tout, dans Les Convers(at)ions, se passe comme si notre pouvoir d’être au monde et celui de nous dérober dans les fantasmes n’allaient pas l’un sans l’autre. Sensible aux mots, à leur pouvoir de solliciter tout entiers corps et esprit, l’artiste étend cette affection dans la création d’un corpus de dialogues fabulés. Pour l’un d’entre eux Dumais converse avec Virginia Woolf. Elles discutent de la nature profonde de l’identité : sommes-nous des êtres indivisibles ou divisibles, comment persévérer dans notre être? On peut présumer ces dialogues comme venus d’ailleurs, loin des anecdotes du quotidien, instituant dans cet environnement peuplé de corps hybrides une part de fantasme. J’apprends aussi que l’artiste projette de collaborer avec Maude Cournoyer, une comédienne dont l’élan l’avait renversée il y a quelques années. Le soir du vernissage, elle incarnerait les dialogues, leur esprit trouble et introspectif. Par ces mots exposés et cette mise en mouvement à portée de voix, on pénètre dans un tout autre univers qui n’est pas sans rappeler l’innovation la plus visible dans le domaine du partage du sensible[2] : le phénomène des blogs, ces carnets de notes virtuels, intimes et publics tout à la fois, espaces où s’entrelacent les passions et les désirs, espaces où se relayent les débats politiques et culturels.

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Par ses multiples croisements entre sculptures, constellations de formes, traces manuscrites, paroles performées et dessins, Dumais met en lumière tout ce qui est caché dans notre propre rapport au corps. En additionnant l’ensemble des œuvres qu’elle unit par sympathie ou par tension, on obtient la somme de ce qui échappe à une solidarité évidente entre les formes et les matières. Car, il s’agit en fait d’une esthétique « où la notion de relation prime sur le concept d’objet, dont la ligne d’horizon se situe au-delà du visible »[3]. Elle adopte cette posture intranquille, cherchant à exprimer l’inconfort diffus qu’elle éprouve à l’égard des modèles de pouvoir centrés et radicaux auxquels notre monde est souvent tenu. Cette manière de présenter le corps  comme pluriel, fuyant, étendu, ravive ce niveau de conscience plus large, près de la philosophie stoïcienne, des espaces vécus comme des étendues de multiplicités indissolubles.

Exister en étendue, tel que le propose Les Convers(at)ions, c’est avoir en soi, en profondeur, une possibilité de compréhension qui nous fait habituellement défaut, car nous avons tendance à nous percevoir et à nous incarner dans une posture duelle, à distance du réel. Penser en étendue, c’est renouer avec cette vision inversée, celle qui nous permet de penser l’espace, non plus comme quelque chose que nous occupons à distance, mais comme un lieu à se réapproprier  entièrement et collectivement.

Le site web de Cindy Dumais

[1]
Cauquelin, Anne. Fréquenter les Incorporels : contribution à une théorie de l’art contemporain.

Paris PUF, Coll. : Lignes d’art, 2006, p. 90.

[2] Rancière, Jacques. Le Partage de sensible : esthétique et politique. Paris : La Fabrique, 2000.

[3] Cauquelin, Anne. Fréquenter les Incorporels : contribution à une théorie de l’art contemporain.

Paris PUF, Coll. : Lignes d’art, 2006, p. 83.

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