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La collecte enchantée

La collecte enchantée

texte / Jean-Pierre Vidal

Photographies / Nathalie Villeneuve 

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La magnifique affiche qui proclame « Natures mortes et autres manifestations de la vie et de l’artifice », dit tout. Conçue et réalisée par Magali Baribeau-Marchand et Sara Létourneau pour annoncer, à la galerie l’Œuvre de l’Autre, l’exposition mettant fin à leur résidence en janvier dernier, elle montre éloquemment qu’il s’agira de rendre visible le temps et ses divers rythmes dans un espace réglé comme celui de l’imaginaire du mythe.

Le regard y est d’emblée attiré, sur la droite de l’image, par une spectaculaire jonchée multicolore faite des restes disparates de couronnes mortuaires en tissu ou en plastique effeuillées par le vent loin des pierres tombales qui les avaient reçues et ramassées par les artistes dans divers cimetières de la région. Et la gauche de l’image montre deux mains qui placent  deux petits vases uniformément blancs sur un escabeau de bois. Rien ne permet de dire si ces mains appartiennent à la même personne : elles sont, aussi bien, dans leur ambigüité une allusion à la collaboration des deux artistes. Et la photo est « tremblée », comme si le temps de pose avait été mal calculé, et surtout comme si on opposait sur le même plan le mouvement à l’inertie dans le rapport métonymique des restes de fleurs et des vases vides.

Et le temps s’impose comme le véritable thème de cette exposition : temps patient de la cueillette des débris mortuaires rassemblés à l’entrée de la salle ou de l’assemblage de la courtepointe, elle aussi éclatante de couleurs, qui orne l’un de ses murs, temps de la résidence manifesté comme une révélation fortuite par la durée de la pousse découverte en levant le couvercle d’un vieux pupitre d’écolier abritant sous la lumière artificielle une petite plantation d’herbe, temps de l’enfance donc et temps de la mort, temps séché des herbiers ou des branchages exposés dans de petits pots blancs. Ici le temps s’arrête et puis repart, comme une musique recommencée. Le temps emprisonné dans l’espace de la galerie — comme les sources lumineuses elles aussi enchâssées ou pendant au bout d’un fil— raconte aussi la déclinaison du végétal dans tous ses états, de la pousse initiale jusqu’à l’arbre transformé en bois et des matières arrachées à la terre jusqu’à ces objets décoratifs un peu kitsch placés sur une étagère ou disposés au sol.

Car ce dont le visiteur s’aperçoit assez vite, c’est qu’il a pénétré dans l’univers du mythe, ce récit dont Aristote disait que c’est « un mensonge qui dit la vérité. » Vérité de la vie et de la mort, du spectaculaire et du caché, de la nature et de la culture énoncées à travers toutes ces alternances et ces altérations, ces symétries et ces oppositions qui constituent tout récit mythique.

Dans son œuvre personnelle, chacune des deux artistes a travaillé le récit et la représentation sous forme de dessin, d’installation ou de performance. Réunies dans cette entreprise commune, Sara Létourneau et Magali Baribeau-Marchand ont conçu l’espace de l’exposition comme une véritable portée musicale où viennent se combiner le vertical et l’horizontal, le vrai et le faux, le vivant et l’inanimé, le bois travaillé et le tissage, le plastique et le végétal, l’accroché au mur et le posé à terre, la métaphore et la métonymie.

Entre l’artificialité de l’archive collectionneuse et l’objectivité « naturelle » de la trace immobile, cette exposition illustre ce que l’art actuel peut sans doute offrir de mieux : la créativité d’un regard qui discerne et conjugue.

En prouvant hors de tout doute que dans l’imaginaire, intelligence et sensibilité ne font qu’un.


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