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Commencer à finir / PAUL KAWCZAK

 

COMMENCER À FINIR

PAR PAUL KAWCZAK  

 

Un finissant est un étudiant qui obtient son diplôme à l’issue de l’année dont on parle. Son diplôme sanctionnera la fin d’un parcours académique. Un finissant passe un semestre, une année à finir. C’est ce que sous-entend le participe présent. En art, de façon générale, l’étudiant travaille sur un projet de longue haleine qu’il présente à la fin de l’année. Il ne cesse, d’une certaine façon et si l’on joue sur les mots, de finir son projet tout au long de sa dernière année.

Au-delà de ce petit jeu sur le sens de « finissant », toute cette histoire me questionne sur la fin d’un projet, et partant, la fin d’une œuvre. La fin d’une œuvre implique-t-elle son contrôle ? D’une certaine façon oui, c’est figer l’œuvre bien souvent que de l’achever. Si la fin est le contrôle, le finissant serait celui qui aspire au contrôle. Toutefois achever, c’est tuer aussi, On achève bien les chevaux. Il y a quelques réticences à affirmer le contrôle et la mort d’une œuvre. Et puis, il n’y a pas que le finissant qui agisse, qui finisse de façon active, il y a le temps qui passe et un délai qui arrive. Ce qui clôt un projet est bien souvent la sanction du temps. Finir – être proche de finir une œuvre – c’est sentir le temps qui passe. Bien souvent, c’est une période de doute et de fébrilité. Il y a comme une inquiétude de la fin, sera-t-elle là ? Comme je l’espère ? La fin sera-t-elle finie ? Et comme une œuvre, c’est toujours un peu celui œuvre, la question concerne qui la crée. Que se passera-t-il à la fin ?

Cette petite introduction pour parler du travail de Laurie Girard, ex-finissante, dont les œuvres m’ont suggéré ces petites réflexions. Il m’a semblé que les œuvres d’elle que j’ai eu l’occasion de voir, réalisées au cours de sa dernière année de bac interdisciplinaire en art, interrogeait leur propre contrôle et leur propre fin.

Le travail de Laurie est parcouru de lignes et de câbles. Des lignes et des câbles du futurs. Des lignes et des câbles de science-fiction. Je dis cela non seulement en raison du goût prononcé de Laurie pour la Science-fiction, mais parce que ces lignes et ces câbles font le lien à mon sens, entre l’homme et la matière, comme dans le futur, comme chez hommes bioniques. Ces lignes séparent, organisent, contrôlent. Comme les fils d’une toile d’araignée qui se forme tracent les chemins d’une forme qui se tient. Et pourtant les lignes que trace Laurie tracent le chaos.

 

Untitled1 Laurie Girard, Cyber-humanisme

 

Le travail de finissante de Laurie est abstrait, mais je m’attarde un instant sur une de ses œuvres figuratives qui posera une image sur mon propos. C’est l’image d’un homme bionique du futur, d’un homme connecté. Comme l’homme vitruvien de Léonard de Vinci – quatre bras, quatre jambes, dans le carré, dans le cercle, au centre de l’univers – l’homme bionique est le centre d’une organisation géométrique, d’où s’élancent ou aboutissent des voies de communication, des lignes de codes, des lois, des règles peut-être. On ne sait en réalité si l’homme est asservi ou libéré par ces connections qui émanent ou rentrent en lui. Son teint gris inquiète. D’ailleurs, est-ce un homme ? Est-ce une femme ? Un ou une androgyne ? Qui est cet être ? Peut-être un finissant en art !

 

 Untitled2Laurie Girard, Sans titre

 

Le travail de finissante de Laurie est parcouru de lignes droites et courbes, longues ou courtes et de traits vifs. Les lignes dégagent de grandes directions claires ou s’agglutinent en amas informes, les traits se concentrent en chaos, en formes organiques, comme autant d’amas cellulaires, sains ou dégénérés. Il y a quelque chose du vide, et de la matière indifférente dans ces lignes sur fond absent. Comme l’être bionique gris et effacé, on ne sait si les apparences organiques et abstraites de Laurie bénéficient ou pâtissent des lignes qui les cernent. Parfois, ce sont les mêmes lignes qui forment les directions vides et les amas pleins, on comprend que ce sont peut-être tout simplement les mêmes choses.

 

Untitled3

Laurie Girard, Sans titre

 

Il importe peu de savoir si les lignes fissionnent ou amassent les éléments d’aspect organique. L’essentiel est que le travail de Laurie se fonde sur cet équilibre. L’achèvement que ce travail de fin d’année propose est une question ouverte, comme un bris, comme une rupture. Non pas une rupture avec l’université, mais une rupture avec une certaine stabilité de vision. Une réalisation de la nature chaotique de la matière. L’être bionique noyé dans les droites avait perdu son identité individuelle, mais il semblait en passe de perdre son identité universelle, en passe de devenir un être, un amas organique peut-être. On sait pourtant vraiment qui de lui ou des droites menace l’autre.

 

Untitled4

Laurie Girard, Sans titre

 

Nous parlions d’amas de cellules, sains ou dégénérés. Ces amas organiques prolifèrent-ils de façon anarchique ? Une loi les organisent-elle ? L’homme vitruvien de Léonard était au centre d’un monde organisé et rationnel. J’ai pensé que l’être bionique pouvait être traversé par des codes et des lois. Or il ne me semble pas impossible que les œuvres abstraites de Laurie soient également traversées par des lois. Mystérieuse peut-être, aux fondement inconnus, comme les lois de la physique, comme les lois de la biologie. Les lignes de Laurie, comme l’ADN, se répliquent et imposent leur loi. Elles partagent ceci avec la vie. Laurie, effectivement, procède beaucoup par copier-coller. Les lignes sont répliquées, encore et encore, et leur prolifération crée la matière de l’œuvre. Mais cette réplication n’est programmée par aucun protocole, elle dépend de l’artiste, de Laurie. Laurie est pour l’œuvre ce que sont les lois de la physique pour le monde. L’identité de l’artiste préside à l’ordre de l’œuvre. Et pourtant l’artiste se connaît-elle ? L’œuvre finissante de Laurie se montre dans son mystère, dans son équilibre, dans sa création même, et montre, il me semble, le processus d’accomplissement, d’achèvement, qui mène la finissante à la fin de sa formation.

 Untitled5Laurie Girard, Accepter le chaos # 1

 

Untitled6

Laurie Girard, Accepter le chaos # 2

Paul Kawczak:

Paul Kawczak est né le 12 novembre 1986 à Besançon, dans l’est de la France. Il aime le saumon fumé. À 18 ans, il entreprend des études de mathématiques et de physique dans l’espoir de comprendre l’univers. Il réalise vite que les livres le nourrissent bien plus que les équations ; il abandonne ses premières amours pour l’étude de la littérature française. Après une année effectuée à l’Université de Stockholm dans le cadre d’un programme d’échange, il prend le goût de l’exil. Il prépare actuellement une thèse de doctorat à l’Université du Québec à Chicoutimi. Outre quelques textes publiés dans des revues de création littéraire, il a participé à plusieurs lectures publiques de textes, notamment dans le cadre des soirées du collectif de création sous contrainte 3REG. Sa compréhension de l’univers reste très limitée.

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